Le droit d’écrire (par Jerome Herman trouvé sur linuxfr.org)

Il était près de 18h et j’essayais de finir ma réunion le plus vite possible. Ce soir j’étais supposé passer chez mon grand oncle, il avait dit avoir quelque chose de très intéressant a me montrer, et généralement il ne disait pas cela à la légère. Mon oncle était un inventeur indépendant, il avait eu sa patente pour services importants rendus aux corporations. Et c’était aussi un collectionneur d’antiquités. Ce qu’il voulait me montrer ce soir pouvait donc tomber dans l’une ou l’autre de ses catégories, nouvelle invention bizarre jugée non protégeable par les analyseurs ou objet ancien acquis a prix d’or sur le marché noir.

 » Et en cas de patente croisée ? On fait comment ? » me demanda M Herbu du service juridique « Parce que là il va quand même falloir investir une fortune, ne serait-ce que pour le blocage de l’idée au niveau mondial ». J’essayais de faire un rapide dessin sur le traceur de présentation, un bête graphe de résolution des brevets d’après les informations retournées par les analyseurs. La plupart des étapes de production de notre nouveau produit avaient été reconnus comme nouvelles, et les étapes moins originales avaient toutes étés validées avec le statut « suffisamment modifié » ou « utilisée dans un contexte reconnu comme novateur, sans interférence avec le champs des applications existantes. » Au niveau juridique donc, il ne devrait pas y avoir de problèmes. Par contre l’explication pris du temps, la Semantic Corp avait déposé à son usage exclusif la plupart des schémas explicatifs simple et un certain nombre de modèles de graphes de dépendances. Dès que mes schémas prenait forme mon grapheur clignotait brièvement en rouge et le trait s’effaçait. Je du m’y reprendre a 5 ou 6 fois avant que le schéma soit suffisamment original pour être accepté par mon grapheur. Malgré le temps hallucinant qu’ils font gagner au niveau de la vérification des patentes et brevets, il y a des fois où je maudissais les analyseurs. Ce n’est finalement que vers 19h30 que je quittais la salle de réunion, et ce n’est pas avant 21h que l’auto-train me déposa devant chez mon oncle. Celui ci m’attendais patiemment et il me servi un grand verre de cognac (il avait constitué des réserves importantes avant la normalisation des alcools). « Qu’est-ce qu’y t’a retenu ? » me demanda-t-il. « Un graphe de résolution juridique, impossible de tomber hors de schémas protégés avant le 6éme essai. » Je regrettais vite mes paroles. Mon oncle était un des derniers militant anti-analyseurs qui restaient. Et une discussion sur ce sujet avec lui tournait souvent au dialogue de sourds. Immédiatement il enchaîna : « Toujours pas convaincu du caractère nuisible des analyseurs ? – écoute Ray (mon oncle s’appelle Raymond) sans les analyseurs, j’aurais peut-être pu faire mon graphe plus rapidement, mais les recherches d’antériorité sur les techniques utilisées par notre produit m’aurait pris des mois, voire des années. – C’est uniquement parce que les analyseurs permettent de tout breveter, si les patentes et les brevets n’étaient pas à ce point facilités par les analyseurs, le nombre de choses protégées seraient infiniment réduit. – Et le nombre de gens capables de fabriquer aussi, aucune entreprise en dehors des corporations ne pourrait faire les vérifications juridiques nécessaires à la création d’un produit. – Tu confonds la cause et les conséquences. Les brevets jouent contre la concurrence beaucoup plus que les analyseurs ne la permettent. On ne compte plus les brevets triviaux ! – Les brevets triviaux sont annulés par les analyseurs, dès qu’un graphe a été reproduit plus de 500 fois par des entités distinctes le brevet devient trivial et sa valeur est annulée. – Cela veut seulement dire que les 499 premières personnes a avoir fait ce graphe sont flouées, de plus les problèmes qui se présentent rarement mais ont des solutions triviales ne seront jamais reconnus comme ayant une solution triviale, du moins pas avant plusieurs années. – Oui, c’est le défaut du système, mais comme tu le dis toi-même il ne peut se présenter que de façon exceptionnelle… – Non le vrai défaut du système c’est de forcer les gens a faire et à refaire des graphes simples a l’infini, de façon plus tordue a chaque fois, on entraîne les gens a penser de travers. – L’idée et la façon de l’exprimer sont deux choses complètement disjointes, un graphe permet de mettre en forme une idée, il ne change pas l’idée – Oui mais la perception de l’idée qu’auront les gens en voyant ton graphe sera différente, devant un graphe complexe, tes auditeurs ou tes lecteurs auront l’image d’une idée complexe… – C’est absurde, l’essence de l’idée reste simple et apparaît comme simple. – Non, un produit simple t’effraierait aujourd’hui, tout ton esprit a été dressé à penser de façon compliquée sans jamais chercher à simplifier les choses, et ce depuis ton plus jeune age. Je décidais de ne pas répondre, mon oncle et moi avions déjà eu cette conversation dix mille fois. Il ne semblait pas vouloir comprendre que les grapheurs et les analyseurs étaient la meilleure solution aux problèmes d’informations sur la propriété intellectuelle. A l’entendre on aurait pu croire que la notion même de propriété intellectuelle était le problème. Je décidais de laisser filer en sirotant doucement mon cognac. « Tu ne voulais pas me montrer quelque chose ? » Dis-je après un instant de silence. Il porta la main à la poche de son veston et en sorti un petit objet tout en longueur, un genre de petit cylindre qui finissait par un cône et dont la pointe noire/grise renvoyait de façon bizarre la lumière. Un peu comme si elle était à la foi en bois verni et en métal. Il posa l’objet sur la table et sans dire un mot il me fit signe de le prendre. L’objet était léger, la pointe dure était assez pointue et semblait pouvoir être utilisée comme un outil. L’objet était en excellent état, son corps était en ce qui semblait être du bois peint, il était épais comme la moitié d’un doigt et long d’une dizaine de centimètres. Sur son corps on pouvait lire le nom de la marque frabriquante du produit et un numéro de série : 2-HB qui ajoutait encore a l’impression de valeur qui se dégage toujours des objets que me montrait mon oncle. Mon oncle me tendit alors une feuille de papier sans un mot fit mine de griffonner dessus avec un grapheurs invisible. Je le regardais incrédule, et il recommença son griffonnement fantôme et montrant l’objet que je tenais dans ma main du doigt. « C’est un grapheur ? » demandais-je, il acquiesça doucement avec un léger sourire. De plus en plus surpris je regardais l’objet, il était ridiculement petit, il ne disposait d’aucune antenne visible pour les communications avec les analyseurs, pas de chargeurs d’encre auto-certifiée non plus, pas de voyant de contrôle rien. Comment avait-on pu insérer toutes les fonctions d’un grapheur dans un objet aussi petit. Je repensais au grapheur le plus petit que j’avais vu jusque là . Celui du directeur de notre service, il était consititué d’un gant d’une finesse impressionnante, le doigt d’écriture a peine différentiable des autres doigts. L’ensemble de l’électronique de transmission était déportée dans la coudière et le lien était constitué d’un fil a peine plus épais qu’un cordon audio certifié. Mais même ce chef d’oeuvre de technologie qui laissait pleine liberté de mouvement ne pouvait en aucun cas être comparé a l’objet que j’avais dans les mains. Tremblant je regardais l’objet dans mes mains, en me posant mille questions. Je décidais de répondre aux invitations de mon oncle et entrepris de dessiner le symbole de copyright sur la feuille qu’il me tendait. La pointe glissa sur le papier facilement en laissant une trace noire/grisée derrière elle. Une fois mon symbole fini, je levais la plume en attendant l’analyse inévitable qui allait gommer ce symbole réservé aux documents certifiés de ma feuille. Mais le grapheur ne clignota pas, l’encre ne s’effaça pas, et le copyright resta inscrit au beau milieu de la feuille. J’écrivis alors un couplet de la dernière chanson de T33, un couplet sur la nécessité du changement que j’affectionnais particulièrement. Je pu l’écrire sans efforts dans son ensemble. Et une fois de plus le trait resta en place. Je venais de faire deux graphes dont j’étais sur qu’ils étaient protégés tous les deux, et rien ne s’effaçait. Je regardais mon oncle éberlué. « Ce grapheur a un crédit d’accès aux patentes illimité ? c’est un prototype c’est ça ?  » demandais-je persuadé que cet appareil tombait sous le coup d’une dérogation exceptionnelle pour test. « C’est beaucoup plus simple que ça», me dit mon oncle, « ce n’est pas un grapheur c’est un crayon a papier, il n’y a aucun dispositif de dialogue avec les analyseurs, et le trait n’est pas auto effaçable de toute façon. C’est du carbone, ça peut s’enlever, mais pas tout seul. Avec ce crayon tu peux dessiner et écrire tout ce que tu veux sans contraintes et sans limites, je te le donne. » Il enleva ses lunettes et les essuya avant de reprendre. « Je ne veux pas que tu penses comme les analyseurs t’y obligent, je veux que tu puisse suivre un raisonnement d’un bout a l’autre sur un papier sans être interrompu 20 fois par les bips de ton grapheur, je veux que tu puisses dessiner ce que tu veux sans devoir reprendre 20 fois tes schémas. » J’étais sous le choc, un grapheur capable de tout tracer. Je ne vous cache pas que par peur de me faire prendre en possession d’un tel objet j’ai failli le jeter plusieurs fois, dont au moins 3 en revenant de chez mon grand oncle. Et aujourd’hui encore je me cache pour m’en servir. Maintenant je fais tous mes schémas au crayon d’abord, comme ça même quand le grapheur me refuse un dessin, j’ai toujours un modèle qui me guide. Et je garde toujours un schéma simple sous la main pour me rappeler de ce que je voulais dire exactement. Parfois en jetant un œil sur mon schéma original dessiné sans contraintes et le schéma au grapheur je comprends ce que voulait dire mon Oncle. C’était mon esprit même que je tordais à penser avec un grapheur. Kha

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